Leurs ancêtres les Gaulois

« Ha! Mais vous déterrez les cadavres, vous!!!! » : c’est par ces mots que j’ai été accueillie par des collègues un jour en allant au boulot. Désireux de me raconter ce qu’ils ont appris par un documentaire sur Madagascar, que je devine sur le famadihana, ils ont posé de nombreuses questions mi-dégoûtés, mi-fascinés. Il faut dire que c’est presque toujours le même refrain quand il y a ce genre de documentaires qui passent à la télé: ils se rappellent que j’ai un nom très long (et je ne cesse à chaque fois de dire qu’il est peut être long mais il a une signification particulière) et donc, que je suis Malgache, ils me racontent ce qui a été vu et entendu, et ils interprètent par la suite à leur sauce ce qu’ils en ont retenu. Il ne faut pas blâmer ce qu’ils ont vu. Non, ces documentaires ne sont pas toujours mal faits, au contraire, mais les gestes, les significations et l’importance des choses sont perçues autrement quand tu baignes dans cette culture là depuis la tendre enfance et quand on t’y inities en deux tours d’horloge.

Là où ils ne trouvent qu’une cérémonie barbare, à la limite du glauque, la Malgache en moi voit une communion entre ceux qui sont encore restés et ceux qui sont déjà partis, un hommage à ces membres de la famille qui nous ont précédés et qui continuent à répandre sur nous leurs bénédictions et leurs bienveillances.

Cette différence de point de vue sur la mort (et ainsi, sur ceux qui sont partis) trouve peut être son explication dans la différence de considération que les uns et les autres ont de la vie. En effet, pour le Malgache, l’esprit de famille et la cohésion familiale ne sont pas de vains mots. D’ailleurs, il y a un proverbe malgache qui illustre parfaitement cet état d’esprit: velona iray trano, maty iray fasana (on se retrouve dans la même maison de notre vivant et on est dans le même tombeau une fois qu’on meurt). Vivre chacun pour soi de son côté pour les membres d’une même famille n’est pas aussi facile et évident à Madagascar que la situation l’est sous d’autres cieux (où vivre chez les parents jusqu’à un certain âge paraît comme une honte ou du moins un phénomène). L’on peut arguer de la difficulté d’acquérir une indépendance financière pour les uns et les autres, ou d’une culture qui infantilise et castre toute velléité d’indépendance chez les jeunes.

Coinçée que je suis, j’aime à penser que cette conception de la famille chez les Malgaches dénote un vouloir vivre ensemble naturel et surtout une préoccupation que les uns ont envers les autres (fifampitsinjovana, valim-babena) et que cette réciprocité continue même au-delà du passage vers l’Au- Delà, aussi primaire, barbare et glauque que cela puisse paraître pour les gens de l’extérieur. C’est ainsi que lors de la fameuse canicule de 2003, où pas moins de 70 000 personnes ont perdu la vie en Europe, il a été difficile pour moi de comprendre comment des grands-pères et des grands-mères et des parents ont pu rester autant de temps (parce que la mort par déshydratation n’est pas rapide je pense, sans avoir fait des études de médecine) sans que personne ne vienne prendre de leurs nouvelles ou s’occuper d’eux. (Il y a même ceux dont les dépouilles n’ont pas été réclamées par leurs familles et qui ont dû être mis en terre sans qu’aucun de ses enfants, petits-enfants, neveux, nièces ne daigne venir).

Il faut peut être y voir en premier lieu, les méfaits de cette culture de l’indépendance et de l’individualisme qui leur sont inculqués dès le plus jeune âge. Pour la caricature: bébés, ils sont mis à la crèche, enfants, ils sont éduqués par des nounous, adolescents, ils partent en vacances avec les amis, le bac en poche, ils s’en vont du cocon familial, adultes, c’est chacun pour sa propre famille, sauf pendant Noël (parce que le Nouvel An c’est avec les amis) et autres évènements familiaux. Sans prétendre généraliser, à Madagascar, il y a toujours la grand-mère, le grand-père, la tante qui acceptent de donner un coup de main pour le bébé. Les vacances se passent chez les grands-parents ou quelqu’un de la famille avec tous les cousins et cousines. Et la plupart du temps (même si ça commence à changer), l’on ne sort du cocon familial que pour rejoindre notre propre foyer que l’on aura fondé. Evidement, tout évènement est bon pour se voir tous ensemble (même juste le dimanche lorsque l’on sort de l’Eglise et du Temple). En second lieu, les rituels et fomba lors de la perte d’être chers sont radicalement différents, si à Madagascar, et sauf exceptions, c’est la famille qui s’occupe d’apprêter le(la) défunt(e) pour son dernier voyage, et qu’on veille sur celui-ci (celle-là) et qu’enfin on le raccompagne par force de chants et prières pour qu’il (elle) atteigne convenablement la terre des ancêtres, il en est différemment sous d’autres cieux où une multitude de professionnels s’occupent de tout bien faire (« c’était un bel enterrement! ») dans les lieux dédiés loués ou achetés et après, il reste les diverses occasions pour fleurir les tombeaux.

En définitive, chaque culture est différente mais j’aime à penser que le cercle familial malgache est un cercle vertueux dans lequel les ancêtres (ny razam-be) s’occupent de veiller sur leurs descendants, qui à leur tour s’occupent de leur rendre hommage. Et l’on s’occupe aussi bien des ray aman-dreny (littéralement les pères et mères mais désigne en général les personnes âgées de la famille) que des fara aman-dimby (la jeune génération appelée à succéder). Ce n’est ni glauque, ni primaire, ni calculé, c’est juste un espèce d’amour fraternel et familial non exprimé mais ô combien ressenti.

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